Avec son regard d'aide-soignante, d'être humain souvent révolté, Joséphine Véra raconte des instants de vie vécus trente cinq années durant sur ses différents lieux de travail... Son récit, tendre et incisif, est un véritable « cri d'alarme » sur un monde hospitalier à la dérive face à une population vieillissante qui est arrivée, dit-elle, « comme si on ne l'avait pas attendue si nombreuse ! ». Extraits choisis.
« Ce recueil m'a aidé à vider mon sac, à expulser ce trop-plein d'émotions qui déborde de mon cœur, de mes entrailles. Mes joies, mes peines, mes batailles. Je n'ai pas pu partir comme ça et me dire : « J'ai fait mon temps, démerdez-vous ! » Trop facile. Je ne suis ni indifférente, ni ingrate, et la vie va continuer à l'intérieur de l'hôpital ; je suis donc la petite goutte d''eau... »
« C'est en 1973 que j'arrive à l'hôpital (…) Je suis embauchée comme agent de service hospitalier (ASH) (…) Je suis affectée dans un service de gériatrie (…) Les patients alités et incontinents sont langés avec des draps. (…) Je découvre la personne âgée dans tous ses états...
« J'apprends sur l'être humain, je m'enrichis. Cette année-là, en 1975, je pars suivre une formation d'aide-soignante, prise en charge par l'hôpital. Je suis soutenue par toute l'équipe (…) Les années à travailler dans ce service Hémodialyse/Néphrologie me marqueront à jamais. J'y fais des rencontres riches en humanité parmi les patients et les personnes qui travaillent avec moi. Je n' oublierai jamais (…)
« Depuis peu je travaille en psychiatrie. (…) Tout ce petit monde se côtoie, vit ensemble, pleure, s'angoisse. (…) Je me pose aujourd'hui encore mille questions sur ce domaine et les soignants de ces services. Ne se soignent-ils pas aussi, un peu, des maux de la vie ? »
On est au mois d'août. Dans quelques jours, je suis en congé. J'ai hâte ! Ces samedis et dimanches à l'hôpital sont très difficiles. Je suis tombée sur une équipe qui juge, qui sait tout et qui se dépêche de travailler, en bâclant - je peux le dire, l'écrire -, pour aller vite s'asseoir et papoter. Cela arrive, malgré tout le travail qu'il y a faire ! L'hôpital part à la dérive, je crois. C'est triste. (…) Dans certains services, les « anciennes » sont impitoyables, intolérantes, souvent entre femmes, mais pas toujours. Souvent le personnel « installé » depuis des années dans le même service se sent maître des lieux (comme à la maison). Il s'octroie un pouvoir de fonctionnaire ! »
« J'ai passé une mauvaise journée sur mon lieu de travail. Je trouve le monde hospitalier de plus en plus hostile. Le personnel a des comportements enfantins, de personnes gâtées. Exemple : je signale à une infirmière tout juste diplômée qu'un patient a sonné, il a mal. Réponse de celle-ci : « il me gonfle ! ». Je suis peinée (…) Je rencontre beaucoup d'individualisme. Des personnes qui travaillent « pour payer la maison ». Là, la passion du métier n'y est pas (…) Je remarque que les aides-soignantes dépensent une énergie folle à parler de leur vie (…) Et si vous ne vous plaignez pas comme elles, vous êtes une intruse, une extraterrestre parce que le groupe veut que, vous aussi, vous vous lamentiez, et si possible sur les mêmes choses. Autrement, vous n'appartenez pas à ce groupe – je dirais au troupeau. Au secours ! »
Le pire, c'est lorsque le malade meurt attaché. Quelle inhumanité ! Il faut en parler, le dénoncer. Il faut que cesse cette barbarie (…) Souvent, les médecins du service ferment les yeux (il faut soigner à tout prix) et ne parlent pas du sujet (il est inintéressant) (…) Le boulot me hante, je ne me sens pas très bien dans cet hôpital que j'ai aimé. Je ne le reconnais plus, je rencontre très peu d'humanité, j'en souffre, je me sens différente. Je trouve le personnel mal élevé, sans cœur. (…) Hier, c'était la journée sur la maltraitance, des personnes âgées. Dans le service où la majorité des patients sont âgés, on en n'a pas parlé. Je me suis donc livrée à un monologue. Nos pauvres vieux, nos anciens qui vivent et meurent dans l'indifférence totale... Nous allons devenir vieux, nous aussi, du moins je l'espère. Le saviez-vous, vous qui croyez tout savoir ? »
L'heure de ma retraite est arrivée. Ces dernières années ont été plus difficiles, à cause de ce manque de conviction et d'humanité que j'ai rencontré et auquel je me suis heurtée. Est-ce à cause du manque de personnel, plus important certains jours ? Est-ce la faute aux heures ? Est-ce l'être humain qui ne voit plus l'autre ? Je n'en sais rien, je n'ai pas de réponse. Une chose est sûre : je suis heureuse de partir. J'ai une immense pensée pour ces personnes âgées ou sans défense, si peu écoutées parfois (…) Quelle chance, pourtant, de vieillir, d'avoir traversé cette fabuleuse aventure : la vie !
"Les personnes âgées, c'est comme de la porcelaine..."
Dysfonctionnements, incohérences, laxisme, bêtise et, plus grave, inhumanité... Joséphine Véra pousse un cri de révolte. Pas question pour elle de quitter l’hôpital, ce lieu de travail et de vie, et malheureusement de fin de vie, sans témoigner, même crûment, au risque de déplaire.
• Véra Joséphine, L'hôpital est-il malade ? Le cri d'alarme d'une aide-soignante, Editions Jets d'Encre, juillet ,13,50 €.
Bernadette FABREGAS
Rédactrice en chef IZEOS
bernadette.fabregas@izeos.com