Expérience vécue : « vous savez, votre maman n’est pas facile… »

La lecture du livre de Claire Compagnon et Thomas Sannié : « L’hôpital, un monde sans pitié » m’a atterrée parce que malheureusement, je sais qu’ils n’exagèrent pas, loin de là. Pour en faire un livre, c’est donc que ces attitudes inhospitalières et inacceptables ne sont pas si rares que cela, même si tous les soignants ne sont pas inhumains, méprisants, même si tous n’abusent pas de leur pouvoir. Et cela a fait écho à une expérience assez récente que je vous livre maintenant.

Il y a deux ans, j’ai été confrontée à l’hospitalisation de ma maman, 77 ans, autonome, continente. Elle s’est levée une nuit, a eu de violentes douleurs abdominales, un malaise, s’est recouchée. Papa a appelé SOS médecins et au vu des antécédents de ma mère, elle a été conduite aux urgences de la « grosse clinique » du coin, pompeusement renommée hôpital privé. Lorsqu’il a fallu la lever, elle tenait debout mais n’arrivait plus à marcher. Voilà le contexte, auquel s’ajoutent des antécédents de pathologie coronarienne, diverticulose sévère ainsi qu’un important schwannome bien que bénin.

Expérience vécue : « vous savez, votre maman n’est pas facile… »En ce qui concerne l’humanisation des soins, Je ne pense pas que privé ou public change grand-chose. Je suis infirmière, j’ai travaillé en hospitalier ou extra-hospitalier pendant presque 30 ans. Entre temps, je suis allée me former en sciences humaines. Et, j’ai progressivement glissé de l’exercice infirmier de terrain vers la formation. Mon dernier poste de terrain : infirmière dans une résidence service donc auprès de personnes âgées (de 55 à 100 ans). Au moment de l’hospitalisation de maman, je n’étais plus en exercice depuis 6 mois. Je ne dis jamais que je suis infirmière lorsqu’un de mes proches est hospitalisé. Je ne sais jamais comment cela peut être pris parce que je ne savais pas trop comment interpréter cette mise en avant professionnelle quand j’étais en activité. Evidemment, on retient toujours le pire ; et le meilleur paraît normal mais n’est ce pas la vérité ?

Premier choc, j’arrive aux urgences. Maman est hospitalisée dans un lit dit porte. Elle a envie d’aller à la selle. Je lui demande si elle préfère que je lui mette le bassin ou que je demande à quelqu’un de le faire. C’est ma mère avant tout et que je sois infirmière ne change rien à l’affaire. Gênée, elle me répond qu’elle a une couche et qu’elle voudrait bien qu’elle lui soit ôtée afin d’aller à la selle. Mais pourquoi un change ? Parce qu’elle avait des rectorragies. Bon, admettons. Je sors du box, demande à l’aide-soignante (AS) qui me répond : « Elle a un change, qu’elle fasse dedans, on la nettoiera après ».
- Moi : « Mais elle n’est pas incontinente et elle aimerait aller à la selle ».
- L’AS : « Non, elle n’est pas incontinente mais on lui a mis un change pour son confort ».
Ah ???????????? Pour son confort. Je n’avais pas encore remarqué qu’être les fesses dans les selles étaient confortables et je le dis. Et j’insiste :
- « Du confort de qui parlez-vous ? Du votre ou du sien ? ». Et, j’informe que tant que je serai présente et à chaque fois que je serai là, j’enlèverai le change s’il est remis. Personnellement, je préfère nettoyer un bassin que faire un change alors que les fesses sont bien tartinées de selles. Mais, c’est mon point de vue.
Forcément, je suis passée pour une « emmerdeuse » sans vouloir faire de mauvais jeux de mots. Il parait que l’AS a mieux compris ma réaction quand elle a appris que j’étais IDE …
« Ils sont tous très gentils » me dit maman, « Ne va pas me les fâcher ». Craindrait-elle donc qu’ils ne le soient plus… gentils.

D’ailleurs, elle a raison. Ce n’est pas par mépris que certaines pratiques deviennent courantes, mais par habitude, lassitude, fatigue… Par manque de réflexion, par manque de projet d’équipe. Les soignants n’ont plus le temps de se poser et de réfléchir à leurs pratiques. On ne leur en laisse plus forcément la possibilité, ce qui interroge quant à l’attention portée aux professionnels par l’institution hospitalière.
Mais est-ce suffisant comme explication ? Les professionnels ne refusent-ils pas aussi, consciemment ou inconsciemment, de réfléchir à leurs pratiques ?

Deuxième choc, pendant que j’attends dans le couloir.
Une dame arrive, apparemment pour une pyélonéphrite. Comment je le sais ? Toutes les informations ont été données devant moi. Je connais son nom, son âge, ses antécédents… Et, elle est déshabillée dans le couloir sous mes yeux ahuris. Je n’en reviens pas, je me lève pour partir mais je ne peux pas car le brancard m’empêche de passer. Je me tourne donc. La dame me dit merci mais aucune réaction des soignants.
Comment est-ce possible ? Là, je n’ai pas d’explication.

Troisième choc. Maman est hospitalisée en médecine pour des explorations complémentaires. J’arrive le lendemain à 17 heures, la toilette n’a pas été faite parce qu’elle dormait à 9 heures. Il est vrai que cela partait d’une bonne intention, la laisser se reposer. Elle n’a pas été levée parce que je ne sais pas quoi, et à nouveau un change complet qui déborde de partout. Là, j’ai vu ma mère lâcher prise, se rendre. Je l’ai vu abandonner sa dignité et ça m’a fait un mal de chien. Je l’ai emmenée se doucher, je l’ai remise au propre. Cela m’a dérangée de faire tout cela parce que ce n’était pas le choix de maman. Elle aurait préféré que ce ne soit pas moi. Que c’est violent pour elle comme pour moi.
Elle doit avoir une ponction lombaire. Comme elle est sous anticoagulant, je m’étonne que cela soit fait aussi rapidement. L’infirmière me demande si je suis médecin. Puis me dit que de toute façon, ils n’ont pas connaissance de son traitement. Alors là, les bras m’en tombent car j’ai donné moi-même une photocopie de l’ordonnance à l’infirmière des urgences. C’est normal, me répond-elle, les urgences ne transmettent jamais rien. Et nous voici à nouveau face à la sempiternelle « guéguerre » des services dont pâtit le patient.

N’étant franchement pas rassurée, je finis par appeler le neurologue qui découvre qu’elle est sous anticoagulant et qui, après avis du cardiologue, annule la ponction lombaire. Mais le bouquet presque final est que maman s’est fait enguirlander par la cadre de santé (qui avait du se prendre une soufflante du neurologue) parce que l’ordonnance était perdue. Et que quand même, elle aurait pu leur dire qu’elle était sous traitement. Agacée, mais surtout de moins en moins en confiance, je pars voir la cadre de santé pour lui faire part de mon étonnement et de mon mécontentement. Et nous voici au bouquet final avec sa fabuleuse réponse : « il faut avoir fait ce métier, pour comprendre Madame, et puis votre mère n’est pas facile ».
Je finis donc par dire que je suis infirmière, que je connais le travail auprès des personnes âgées et qu’il est fort possible, je ne le nie pas, que ma mère ne soit pas facile comme elle dit (encore faudrait il savoir ce que cela veut dire) mais qu’elle est là pour être soignée et non malmenée.

Cette semaine d’hospitalisation a été un cauchemar pour tout le monde, maman en premier lieu. Mais il ne serait pas honnête que je ne parle pas de toutes celles et de tous ceux qui font leur travail tout simplement mais avec empathie. De celles et ceux qui ont pris le temps de laver les cheveux, d’enlever ce fichu change, de dire un mot gentil ; de répondre aux sonnettes avec diligence et amabilité. La surcharge de travail est réelle mais cela n’empêche pas de sourire.

La question que je me pose est : mais comment peut-on en arriver là ? Les soignants sont surchargés mais ce n’est pas suffisant comme raison. Ils sont maltraités, de cela je suis sûre car je l’ai vécu. Est-ce un début d’explication ?

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