Qu’en est-il de la reconnaissance du travail aide-soignant ?

Les aides-soignants, peu considérés, restent discrets. Leurs compétences ne semblent pas assez mises en valeur au sein de notre société, au cœur même des services parfois. Cela ne pourrait-il pas provenir d’une méconnaissance de leur travail et de leur rôle, pourtant essentiels ? L’auteur, Eve Rigoulot, psychologue, nous livre quelques pistes de réponses.

Patient soignante écouteMalgré le vif intérêt manifesté par certaines associations pour la valorisation du travail des aides-soignants1, nous ne pouvons que constater le peu de présence médiatique de ces derniers, l’attention étant le plus souvent tournée vers le personnel infirmier.

Une première explication découle de la nature même de leur activité. Les aides-soignants n’interviennent que trop ponctuellement pour parler de leur métier. A tel point qu’Arborio parle même de « personnel invisible », alors même que les aides-soignants constituent un groupe important en termes d’effectif (Arborio, 2012). Et pourtant, leurs retours d’expérience sont essentiels pour la compréhension du fonctionnement des établissements de santé et pour la prise en compte des conditions de travail de ces soignants, souvent en souffrance.

Ces aides-soignants, peu considérés, restent donc discrets. Leurs compétences ne semblent pas assez mises en valeur au sein de notre société, au cœur même des services parfois. Cela ne pourrait-il pas provenir d’une méconnaissance de leur travail et de leur rôle, pourtant essentiels ?

Pourquoi cette profession reste-t-elle alors dans l’ombre ? Pourquoi ne parle-t-on pas davantage du travail des aides-soignants ? Finalement : qu’est-ce qui dérange ?

L’existence malheureuse mais réelle d’une dévalorisation du travail aide-soignant

- Historiquement d’abord, le statut aide-soignant apparaît après la création du DE infirmier au milieu du XXe siècle. Les aides-soignants regroupaient alors l’ensemble du personnel des hôpitaux qui ne pouvait pas légalement se déclarer infirmier. Cette création, qui devait être provisoire, venait ainsi protéger la profession infirmière. On observe alors un premier mouvement de glissement du travail des infirmiers DE vers celui des aides-soignants (Causse, 2008 ; Arborio, 2012).

Du point de vue de la loi, l’article R. 4311-4 du code de la santé publique indique lui-même que « l’infirmier ou l'infirmière peut, sous sa responsabilité, (…) assurer [les actes] avec la collaboration d'aides-soignants (…) qu'il encadre et dans les limites de la qualification reconnue à ces derniers du fait de leur formation ».

L’arrêté 25 janvier 2005 note également que « l’aide-soignant exerce son activité sous la responsabilité de l’infirmier, dans le cadre du rôle qui relève de l’initiative de celui-ci » (Rioufol, 2012).

Ainsi, dans cette logique, le statut aide-soignant est situé en bas de l’échelle des soins et aucune autonomie ne lui est reconnue (Causse, 2006 ; Causse, 2008). Cette hiérarchisation des soins nous permet aussi de saisir la complexité des relations de travail qui se jouent au sein des établissements.

- Etymologiquement ensuite, le mot « aide » - soignant rappelle aussi l’existence d’une forme de hiérarchie. Souvent considérés comme celui d’exécutants, le travail des aides-soignants se trouve ainsi dévalorisé (Causse, 2008). Si le travail des infirmiers ne peut se faire que si le travail aide-soignant est fait, l’inverse est aussi vrai. Le travail des uns n’est pas plus important que celui des autres. Le travail de l’aide-soignant n’est pas seulement une aide, il s’agit bel et bien d’un soin précis et réel. Cette hiérarchisation des soins ne devrait donc pas exister dans les mentalités.

- Représentations sociales : l’idée du « sale boulot » : les aides-soignants apparaissent comme le dernier maillon de la chaîne des soins, à qui l’on délègue ce que l’on appelle « le sale boulot » (Arborio, 1995 ; 2012). Le travail des aides-soignants est peu valorisé socialement et doit alors rester dans l’ombre (Causse, 2006). Ces aides-soignants sont véritablement au plus près des patients, au contact direct des corps malades et en souffrance. Nous pouvons alors supposer que cette image nous renvoie inconsciemment à notre propre angoisse de la maladie et de la mort. Et c’est cette image qui nous pousse à une mise à distance et donc à une dévalorisation du travail de l’aide-soignant.

- Enfin, des conditions de travail difficiles engendrent une dévalorisation du travail aide-soignant.

Les contraintes temporelles imposées aux aides-soignants obligent à une réorganisation du travail et à une hiérarchisation des tâches à réaliser. L’importance de chaque tâche semble devoir aujourd’hui se calculer en fonction du temps engagé pour chacune d’entre elles (Acker, 2005). Quand les effectifs viennent à manquer, quelle qu’en soit la raison, la contrainte du temps est encore plus présente. Ceci varie selon les services et les pathologies prises en charge mais aussi des modes d’organisation des équipes (Acker, 2005).

Dans le cadre de ces contraintes administratives et gestionnaires, le travail d’écoute, au cœur du métier d’aide-soignant, qui permet une attention toute particulière aux ressentis et aux évolutions (physiques ou psychologiques) du patient, est mis à mal. Ce travail d’écoute, de relation à l’autre et d’accompagnement s’inscrit dans la durée. Cet investissement prend du temps, et c’est bien ce temps qui manque aux aides-soignants. Ainsi, le mode d’organisation imposé par les structures de soins semble ignorer la dimension relationnelle du travail aide-soignant et empêche la mise en œuvre des temps de relations interpersonnelles, favorisant même des pratiques d’instrumentalisation et d’assujettissement de l’autre. La relation de soins peine alors à s’élaborer quand elle s’inscrit de cette façon dans un contexte de mise à l’écart des dimensions humaines et éthiques. Elle entraîne bien souvent un épuisement professionnel, ce qui, comme dans un cercle vicieux, renforce le manque de disponibilité pour les patients (Acker, 2005 ; Causse 2004 ; 2008).

La mauvaise prise en soin, due aux conditions de travail souvent déplorables, renvoie une image de soi négative, entraînant ainsi une dévalorisation de son propre travail. L’aide-soignant va adopter la réponse qui lui semble la moins mauvaise pour faire face aux exigences des cadences demandées (Causse, 2006) : je sais que je fais mal, mais je ne peux pas faire autrement. La difficulté rencontrée pour la mise en œuvre d’une relation de soin cohérente avec sa pratique d’aide-soignant va constituer une source de tension pour le professionnel. Cette dissonance provoque une grande souffrance. Cette tension et cette culpabilité de ne pouvoir faire autrement vont faire naître un sentiment de manque de reconnaissance, ce qui influe en retour, négativement, sur le travail et la santé de l’aide-soignant (Causse, 2006). 

Cette dévalorisation, qu’elle soit consciente ou inconsciente, est dangereuse. Elle renvoie l’aide-soignant à une image de soi négative car c’est dans ce contexte que se fait la construction de l’identité professionnelle (Arborio, 2012). Couplée à des conditions de travail dégradées, l’épuisement professionnel (burn out) et la mise en danger du patient sont réels. Plus ces professionnels qui travaillent dans un rapport direct au corps sont compressés, plus ils se sentent dévalorisés, et plus la question de la bientraitance se pose.

Comment éviter ce fonctionnement qui alimente la dépréciation de soi ?

Comment préserver l’amour du métier retrouvé dans les discours ? Comment préserver la relation d’aide au cœur du métier, une relation d’aide si fragile ?

- Il faut d’abord savoir rendre compte de l’importance du travail aide-soignant. Ces professionnels du « care », du prendre soin, ont un rôle essentiel. C’est un travail sur l’homme (Goffman, 1968 cité par Arborio, 2012) où les soins doivent se faire dans le respect de l’autre au regard de son intimité, de sa pudeur. C’est pour cela que les aides-soignants doivent développer de véritables compétences relationnelles. Et ce relationnel doit être mis en avant car il constitue véritablement un élément puissant de valorisation (Arborio, 2012). Il faut ainsi accorder du temps et pouvoir donner sa place à la relation d’aide. L’accompagnement et l’écoute de l’aide-soignant ne sont possibles que parce que ce dernier a pu établir un climat de confiance avec le patient. Beaucoup de soins ne peuvent se faire convenablement sans le travail préalable des aides-soignants, démontrant bien que leur travail (qui s’inscrit dans une démarche de soins rigoureuse) est constitutif du processus thérapeutique (Rioufol, 2010 ; Arborio, 2012). Ce n’est pas qu’une toilette, ce n’est pas qu’un change, c’est tout un travail de relation à l’autre, d’accompagnement physique et psychoaffectif (Causse, 2008). L’aide-soignant apparaît également de cette façon, parce qu’il est au cœur de la relation de confiance, parce qu’il est au plus près des patients, comme un intermédiaire privilégié entre les autres soignants et le corps médical, et, le patient et sa famille.

-  Un cadre de travail valorisant pour protéger le travail des aides-soignants : la relation d’aide est un élément fondamental de l’identité professionnelle aide-soignante (Causse, 2008 ; Arborio, 2012).

Si le travail de l’aide-soignant peut nous renvoyer, nous l’avons vu, à l’idée du « sale boulot », nous devons nous efforcer de reconnaître leur travail afin de protéger cette identité professionnelle. Valoriser ce cadre de travail c’est aussi les aider à se défendre contre leurs difficultés, leurs propres angoisses face aux patients pouvant mettre à mal la relation d’aide.

- Il semble donc nécessaire de créer des espaces de rencontres, de parole pour replacer le travail de l’aide-soignant dans un cadre protégé, cohérent avec une pratique globale des soins. L’objectif est de permettre à l’aide-soignant une prise de recul sur son travail, de repenser ses investissements aux autres (dans leur forme et leur intensité) pour ainsi (ré-)adopter une position confortable pour soi et par rapport aux patients (pour agir de façon bienveillante). C’est identifier ce qui se joue au moment des soins et lors de la relation d’aide (Causse, 2008). C’est reconnaître l’autre en tant que personne et non pas uniquement en tant que malade. C’est aussi savoir se remettre en question (Arborio, 2012).

Nous retrouvons souvent dans le discours de ces soignants, l’idée de dévouement, de besoin de se sentir utile… aspects constitutifs de la personnalité d’un individu et de l’engagement professionnel (Arborio, 2012). Ce dévouement doit se faire dans un cadre précis pour protéger le professionnel et le patient de mouvements défensifs violents parfois dangereux. La mise à distance permet une compréhension des enjeux relationnels du soin.

Parler de ses expériences, de son vécu du travail, permet un retour sur soi nécessaire dans ce métier tourné entièrement vers l’autre. Ces échanges permettent surtout une meilleure compréhension du patient et des pratiques et favorise des attitudes bienveillantes et donc une meilleure prise en soin (Estryn-Behar, 1997 ; Causse, 2008 ; Boissières-Dubourg, 2012).

Se préserver soi, c’est protéger l’autre.

Pour conclure

Aujourd’hui, une opposition entre technique et relationnel apparaît dans les discours, d’autant que, de plus en plus, les aides-soignants réalisent certains soins avec les infirmiers. En effet, la relation d’aide, au cœur de la valorisation du travail aide-soignant, est mise à mal par une logique instrumentale imposée par les formes d’organisation. Il est souvent demandé davantage de vigilance sur la technique que sur le relationnel. Le risque est de rechercher une valorisation de son travail non plus dans la dimension relationnelle, mais dans ce qui se rapproche le plus des soins infirmiers (Causse, 2008 ; Rioufol, 2012). C’est d’ailleurs ce que l’on retrouve au niveau de l’évolution professionnelle puisque beaucoup d’aides-soignants deviennent infirmiers. Et ceci est valorisé socialement, comme si le métier d’aide-soignant ne devait être qu’une étape. 

Les aides-soignants se trouvent ainsi pris au sein d’une contradiction douloureuse entre la conviction d’exercer un métier noble et le manque de reconnaissance de celui-ci (Arborio, 2012). Mais, l’enjeu de la reconnaissance du travail aide-soignant est bien celui de la reconnaissance de la dimension relationnelle comme constitutive des soins.

Note

1. Lire indifféremment aide-soignant/aide-soignante

Bibliographie

  • Acker, F. (2005). Les reconfigurations du travail infirmier à l’hôpital. Revue française des affaires sociales, 1, pp 161-181.
  • Arborio, A.-M. (1995). Quand le « sale boulot » fait le métier : les aides-soignantes dans le monde professionnalisé de l’hôpital. Sciences sociales et santé, 13, 3, pp 93-126.
  • Arborio, A.-M. (2012). Un personnel invisible. Les aides-soignants à l’hôpital. Economica, 2e  éd.
  • Boissières-Dubourg, F. (2012). Les soignants face au stress. Comment se prémunir contre l’épuisement professionnel. Lamarre, 2e éd.
  • Causse, L. (2006). Le bas de l’échelle. La construction sociale des situations subalternes. In Cours-Salies P., Le Lay, S. L’univers des aides-soignantes en maisons de retraite médicalisées : un travail dévalorisé et occulté. Eres p. 67-69.
  • Causse, L. (2008). Les formes d’engagement des aides-soignantes dans les relations d’aide : des mouvements d’amour contradictoires et réversibles. Nouvelle revue de psychosociologie, 6, pp 88-105.
  • Estryn-Behar, M. (1997). Stress et souffrance des soignants à l’hôpital. Reconnaissance, analyse et prévention. Estem.
  • Rioufol, M.-O. (2010). L’observation aide-soignante. Une collaboration à la démarche de soins et au diagnostic infirmier. Masson, 2e éd.
  • Rioufol, M.-O. (2012). Fiches de soins pour l’aide-soignant. La règle d’ORR. Masson, 5e éd.

Webographie

Eve RIGOULOT
Psychologue/chargée de recrutement
eve.rigoulot@gmail.com

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