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L’infirmière, la cinéaste et l’euthanasie

Il y a encore cinq ans, Marie Girard était infirmière. Elle a aujourd’hui à son actif une dizaine de films en tant que monteuse ou responsable de post-production. Son court-métrage réalisé en 2009 et intitulé « Celle qui ne voulait plus se lever », publié récemment sur Infirmiers.com ainsi que son relais sur nos pages Facebook, ne vous a sans doute pas échappé. Nous avons souhaité en savoir plus et mieux cerner les motivations de Marie à « s’attaquer » au délicat sujet de l’euthanasie... Un grand écart ? Non, mais le même souci de précision et le même soin apporté à son travail de fiction. Rencontre.

Celle qui ne voulait plus se lever par Marie GirardInfirmiers.com - Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressée à la question de l'euthanasie ?

Marie Girard - J'ai été interpellée par un fait divers, le « cas » Chantal Sébire. Une grande polémique a été déclenchée autour de cette femme qui voulait mourir, et qui n'en avait pas le droit. Ses souffrances immenses ont été exposées dans les médias, très certainement parce que ses malformations physiques étaient impressionnantes. Sans prendre de recul par rapport à ce que tout cela implique pour l'entourage, dont fait partie le personnel soignant : les combattants de l'ombre ! J'ai donc souhaité mettre en avant, qu'avant tout, cette question de l’euthanasie ou du droit à mourir dans la dignité est très complexe car elle confronte deux personnes, chacune avec ses valeurs, ses envies et ses peurs

Infirmiers.com - Comment ce scénario s'est-il inscrit dans votre parcours de cinéaste ?

Marie Girard - J'étais en BTS audiovisuel, option montage, lorsque j'ai eu l'opportunité de participer à un concours de scénario.
J'étais alors novice en la matière, excepté quelques cours de scénarios dont j’avais bénéficié l'année d'avant. Sans réfléchir, j'ai foncé. Lorsque je me suis assise devant ma feuille blanche, c'est tout naturellement que je me suis tournée vers ce sujet : c'est bien qu'il me trottait dans la tête depuis un moment ! Et surtout que, littéralement, il « m'obsédait ». Mon scénario intitulé « Celle qui ne voulait plus se lever »1 a donc été sélectionné. Je l'ai réalisé assez rapidement, nous étions limité dans le temps. J'ai ensuite tenté de le vendre à toutes les « grandes » chaînes de télévision, et d'être sélectionnée en festival : sans succès. C'est pourquoi, après une phase de découragement, je me suis enfin décidée, très récemment, à l'uploader sur internet afin qu'il continue à vivre (sans aucune malice de ma part...). Je ne pensais pas que vous le repéreriez si vite et qu’il susciterait autant d’intérêt de la part de la communauté d’Infirmiers.com ! Par la suite, je n'ai pas réalisé d'autre court-métrage : je suis actuellement en développement de plusieurs projets, de fiction, de webdocumentaire.

"Cette question de l’euthanasie ou du droit à mourir dans la dignité est très complexe car elle confronte deux personnes, chacune avec ses valeurs, ses envies et ses peurs".

Infirmiers.com - Comment votre « passé d'infirmière » vous a-t-il servi pour mettre en perspective cette délicate question ?

Marie Girard - En effet, il y a encore cinq ans de cela, j’étais infirmière : infirmière à domicile en Hospitalisation à Domicile (HAD) pendant un an, puis en service de soins palliatifs en intermittence. J'ai donc été confrontée d'une part à beaucoup de patients en fin de vie, d'autre part à la solitude du travail à domicile. Je ne suis pas une technicienne : ce que je préfère dans ce métier, c'est la relation à l'autre. Mais la difficulté se situe justement dans la relation fragile soignants/soignés. Comment en effet se situer ? N'étant ni de la famille, ni du cercle d'amis, comment s'investir pour aider le patient dans l'ultime phase de sa vie, sans trop s'impliquer émotionnellement ? Cela m'a toujours semblé bien difficile. Je me posais beaucoup de questions par rapport à mon positionnement. J'avais à la fois envie de me rapprocher de mes patients, tout en ayant peur de me mettre en danger, de souffrir lorsque la mort de l’un d’eux surviendrait à cause d'un trop fort attachement. La mort est un vaste sujet. Elle touche à des sphères symboliques, générationnelles, de croyance aussi. C'est un sujet qui m'a également touché personnellement durant mes études, ayant perdu une personne proche. De plus, j’ai moi-même peur de la mort : d'où mon questionnement profond. Le danger dans ce métier, le plus difficile en tout cas je pense, est le phénomène de projection. J'avais tendance à énormément projeter ma propre vie sur mes patients. L'avantage qui en découlait était ma grande empathie, mon écoute et ma disponibilité. D'un autre côté, je voyais bien que j’étais trop impliquée et trop sensible.

Infirmiers.com - Avez-vous souffert durant vos études et lors de votre quotidien d'infirmière de ne pouvoir évoquer cette question avec vos enseignants, vos pairs ?

Marie Girard - Ce dont je vous parle reste une expérience personnelle, et j'ai parfois rencontré des personnes consciencieuses et même au-delà, altruistes, et bienfaisantes. Mais mon ressenti personnel est le suivant : le sujet était abordé, mais avec beaucoup de distance, et de froideur parfois. Je ressentais un manque d'écoute simple, et surtout, surtout, sans jugements. A domicile, on est très isolés, seul face aux décisions : même si le médecin et la cadre infirmière sont joignables par téléphone dans le cadre du HAD, nous sommes physiquement bel et bien seuls. Et lorsque je voulais, simplement, aborder le sujet en réunion, je sentais la difficulté d'en parler sereinement à cause de l'implication émotionnelle trop forte de beaucoup de soignants. Ou alors, je me retrouvais face à des infirmières plus âgées, qui me prenaient de haut et utilisaient mon manque d'expérience pour décrédibiliser mes questions ou mon ressenti. Une sensation très désagréable à vrai dire ! J'ai donc plus ou moins « abandonné » le dialogue, ou en tout cas avec un certain nombre de personnes en qui je n'avais pas confiance.
J'ai donc oui, souffert de cela. Je me suis souvent sentie incomprise, ou pas écoutée. J'avais l'impression de mal « ressentir »les choses, d’être « faible ». Alors qu'un ressenti est un fait, on ne peut le contrôler ou alors avec beaucoup de temps et de travail sur soi. Et pouvoir vider son sac, sans être jugé, est très important. C'est cela aussi qui est difficile dans le métier d'infirmière : en rentrant à la maison le soir, qu'on vive seul ou pas ne change rien. Si la ou les personnes avec qui l'on partage son quotidien ne font pas le même métier, tout cela semble difficilement compréhensible. Les proches sont souvent démunis car ils ne comprennent pas ce qu'on ressent. Comment d’ailleurs le leur reprocher. C’est si particulier.

"Garder la « juste distance » avec l’autre, le patient, ne va pas toujours de soi, même si l’on tente de nous l’apprendre et de nous armer durant notre formation".

Infirmiers.com - L’infirmière libérale que vous faites vivre dans votre court-métrage paraît bien seule (même socialement) et très investie affectivement et émotionnellement avec ses patients - et notamment avec cette patiente - est-ce des raisons suffisantes pour la conduire à un tel « débordement » ?

Marie Girard - J'insiste sur le fait que c'est une expérience personnelle, un point de vue, et surtout, c'est une fiction. Mon but n'est pas de stigmatiser un fait, mais seulement de mettre en avant cette relation qui s'installe et qui « poursuit » cette infirmière chez elle.
Je suis partie de mon expérience personnelle, puis j’ai fictionné le récit en imaginant justement que cette infirmière passait à l'acte alors que moi, j’ai toujours refusé une telle possibilité et je me suis toujours dit « jamais ». Mais j'y ai pensé, cela m'a traversé l'esprit, je réalise donc combien ces frontières sont minces et que, dans l'urgence, ou face à une personne en détresse, il suffit parfois d'une petite incompréhension mal interprétée, d'un geste, d'un événement dans sa vie personnelle pour basculer. Que ce soit dans le métier d'infirmière ou dans la vie de tous les jours d’ailleurs.
Quelle infirmière n'a jamais craqué un jour de boulot, en râlant contre un patient car la veille elle s'était engueulée avec son copain, son mari, sa mère, le garagiste ? L'infirmière se doit d'être d'humeur constante. Pour moi, cela est difficile. Je me suis toujours sentie beaucoup mieux quand je pouvais avouer parfois aux patients être de mauvaise humeur afin qu'ils comprennent que cela ne venait pas forcément d'eux ou d'un manque de professionnalisme. Si le patient est avant tout une personne, pour le soignant, c’est la même chose : on soigne aussi avec ce que l’on est... Cela prend en compte également le passé de l'infirmière et de la patiente, leur entourage, leur humeur du jour... En conclusion, je pense en effet que toutes les raisons sont suffisantes, car toutes les infirmières sont des êtres humains, parfois fortes, et avec parfois des moments de faiblesse... Garder la « juste distance » avec l’autre, le patient, ne va pas toujours de soi, même si l’on tente de nous l’apprendre et de nous armer durant notre formation.

Infirmiers.com - Comment jugez-vous les commentaires publiés à la suite du visionnage de votre film par les internautes d'infirmiers.com, notamment sur nos pages Facebook ?

Marie Girard - J'ai été touchée et intéressée par tous ces commentaires. Une certitude en tout cas, vu les réactions et leur nombre : ce sujet est plein de ressentis, de peurs, de situations non-résolues... Ensuite, j'ai été interpellée par certains commentaires pertinents comme l'absence d'appel du médecin ou l'absence de service mobile de soins palliatifs. En effet, mon film reste bel et bien une fiction, et ma première réalisation : j'ai pensé à pas mal d'éléments qui ont été cités comme « manquants ». Les raisons de leur absence sont diverses. Tout d'abord, un court-métrage va très vite : je devais m'attacher à « caractériser » fortement mon personnage. J'ai donc décidé de l'isoler, afin de la « caricaturer » et de justifier ainsi le dénouement. Mais en effet, j'avais pensé à lui imaginer une famille, un petit ami...mais, à mon sens, cela n'aurait pas « chamboulé » le récit, en tout cas pas dans sa décision finale. J'avais également des impératifs de production : temps et lieux de tournage, nombre d'acteurs... J'ai donc choisi de centrer complètement mon film sur la relation entre Léa et sa patiente : c'était cela pour moi l'essence, le coeur du film. Une erreur ? Peut-être. J'apprends moi aussi, et j'ai appris beaucoup en lisant tous ces commentaires ! J’espère en susciter d’autres, nombreux !

Si vous n’avez pas encore visionné ce court-métrage de Marie Girard intitulé
« Celle qui ne voulait plus se lever », le voici.


Bonne lecture ! Et, encore une fois, n’hésitez pas à réagir...
et à commenter afin d’enrichir cet éternel débat...

Note

  1. Court-métrage écrit et réalisé par Marie Girard. Production : La Générale de Production / Actionclap, 2009. Avec Laetitia Vercken, Armelle Bérengier, Virginie Molina et Benjamin Bourgois ; site Marie Girard

Propos recueillis par Bernadette FABREGAS
Rédactrice en chef d’Infirmiers.com
bernadette.fabregas@infirmiers.com

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