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Dans le couloir… "Je n’oublierai pas son regard d’aigle-soignant !"

Nous l'avons découvert à l'automne 2017 et il ne pouvait en être autrement que de partager les histoires qu'il nous raconte. Sur sa page facebook intitulée « Dans le couloir... », cet aide-soignant nous ouvre une à une les portes des chambres de son service de soin et raconte. Derrière chacune d'entre elles se cachent des histoires et des vies différentes ... » Régulièrement nous publions ces jolies chroniques, une invitation qui vous est faite pour les découvrir et les aimer !

Dans le couloir…

Aide-soignant diplômé en 2013, il a toujours exercé à l'hôpital. « Je prends plaisir à être le spectateur assidu de mes meilleurs acteurs : les patients et le personnel soignant. Ce contact me permet d'apprendre beaucoup sur l'humain, ses travers parfois, les cultures du monde, les difficultés du quotidien... Cet apprentissage de la vie, j'en garde une trace depuis cinq ans. Dans un carnet qui me sert d'exutoire, je relate des anecdotes professionnelles. Depuis, j'essaie de formaliser cela sur un support accessible et ludique. C'est ainsi que j'ai créé une page Facebook sur laquelle je délivre régulièrement une histoire courte. Parfois humoristiques, parfois touchantes, elles sont le reflet du quotidien d'un aide-soignant travaillant à l'hôpital. Pourquoi avoir choisi comme nom "Dans le couloir" me direz-vous ? A la fois une entrée et une sortie, cet élément anodin d'un service représente le passage et c'est, à mon sens, l'essence même de l'hôpital. Passeur d'âmes et passeur d'histoires je souhaite faire découvrir ce monde troublant. »

Chambre 120

Le café s’est refroidi depuis bien longtemps. D’une couleur marronnâtre, le liquide n’a rien de très appétissant… Devant le gobelet en plastique, N., aide-soignante. «Une vieille de la vieille », ricane-t-elle. Assise en salle de pause, elle semble absorbée par quelque chose. Ce qui retient son attention c’est une lettre. L’enveloppe est ouverte et l’en-tête de la Direction des Ressources Humaines n’est pas très engageant. L’estampillage « IMPORTANT » suscite la lecture empressée, c’est une décision officielle. Ce courrier, elle l’attendait depuis plusieurs semaines, après 37 années de services, la direction lui signifie sa mise en retraite. Pourtant, elle ne semble pas particulièrement réactive. Mais, discrètement, elle essuie une légère larme…

N., c’est une figure du service, reconnue de tous. La mémoire vivante et le souvenir d’une époque où l’hôpital était sa seconde famille. A peine sortie du lycée, elle avait embrassé la carrière en rentrant dans l’établissement pour un travail saisonnier. Affectée au service de chirurgie, personne ne se doutait qu’elle y ferait sa vie professionnelle toute entière. Sa conception du métier d’aide-soignante était très simple et cela résumait en un mot : DON.

Véritable porte bannière de la profession, c’était une syndicaliste de conviction. CAFAS, DPAS, DEAS, au moindre mouvement du métier, elle sortait les griffes et ses bannières pour protester ou encourager. Dans la salle de pause, au moment des grands mouvements, elle exhortait l’assemblée d’un : « Les filles, faut pas vous laisser faire ! Faudra toujours se battre pour notre beau métier ! »

Nous pouvions la voir devant l’hôpital, entre deux postes de nuits, le mégaphone à la main malgré les traits tirés et la voix éraillée.

Au contact du patient, c’était une totale transformation ; les années et la routine du quotidien n’avaient rien effacé de sa vocation d’antan. Je la revois tenir patiemment la main d’un patient à bout de souffle. Elle ne disait rien dans ces cas-là, mais ses yeux exprimaient beaucoup. Parfois, le regard vaut mieux que les mots…

Pour N., le travail ne pouvait se concevoir sans le « binôme ». Son infirmière, c’était sacré ! Et gare au médecin qui apostrophait sa jeune collègue à tort, vous pouviez être certain qu’il recevait immédiatement un regard foudroyant. Encore une fois, ses yeux parlaient pour elle...

Durant ses 37 années de travail en chirurgie, ce sont toute l’université de médecine et les différentes écoles de formations qui ont défilé dans les couloirs. « Je t’ai presque donné le biberon, alors ne fais pas le malin ! », disait-elle au chef de service lors de la visite hebdomadaire tandis qu’il sermonnait ses internes. Privilège de l’ancienneté, c’était notre référence. Transmettre, toujours transmettre c’était son credo. J’ai beaucoup appris à ses côtés… Dans la salle de repos, elle avait SA place. Juste à côté de la vitre. Pour celui qui empiétait sur son domaine, un simple coup d’œil perçant suffisait à rétablir le juste équilibre.

Le jour de son départ, nous étions tous au rendez-vous pour former une haie d’honneur. Il y avait des représentants de tous les services : la seconde famille avait répondu à l’appel et s’était rassemblée. Parmi la foule multicolore des blouses et des bleus de travail, on distinguait difficilement la chevelure argentée de notre jeune retraitée. Après les embrassades et les bons vœux d’usage, nous l’avons tous accompagnée jusqu’au portait. Nous l’aidons à franchir le seuil de sa nouvelle vie.

La dernière image que j’ai de N. ce sont ses yeux embués se retournant une dernière sur son hôpital. Une vie consacrée au service et au service des autres, ce n’est pas rien. Une chose est sûre, je n’oublierai pas son regard d’aigle-soignant !

Dans le couloir, Chambre 120, 27 mai 2018

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