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Journées Francophones des Aides-soignants 2019

Découvrez les Journées Francophones des Aides-soignants, le rendez-vous annuel incontournable pour tous les aides-soignants. Les 24 & 25 janvier 2019 à Paris.

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Dans le couloir... les rapaces sont dans la place...

Nous l'avons découvert à l'automne 2017 et il ne pouvait en être autrement que de partager les histoires qu'il nous raconte. Sur sa page facebook intitulée « Dans le couloir... » , cet aide-soignant nous ouvre une à une les portes des chambres de son service de soin et raconte. Derrière chacune d'entre elles se cachent des histoires et des vies différentes ... » Régulièrement nous publierons ces jolies chroniques, une invitation qui vous est faite pour les découvrir et les aimer !

Dans le couloir…

Aide-soignant diplômé en 2013, il a toujours exercé à l'hôpital. « Je prends plaisir à être le spectateur assidu de mes meilleurs acteurs : les patients et le personnel soignant. Ce contact me permet d'apprendre beaucoup sur l'humain, ses travers parfois, les cultures du monde, les difficultés du quotidien... Cet apprentissage de la vie, j'en garde une trace depuis cinq ans. Dans un carnet qui me sert d'exutoire, je relate des anecdotes professionnelles. Depuis, j'essaie de formaliser cela sur un support accessible et ludique. C'est ainsi que j'ai créé une page Facebook sur laquelle je délivre régulièrement une histoire courte. Parfois humoristiques, parfois touchantes, elles sont le reflet du quotidien d'un aide-soignant travaillant à l'hôpital. Pourquoi avoir choisi comme nom "Dans le couloir" me direz-vous ? A la fois une entrée et une sortie, cet élément anodin d'un service représente le passage et c'est, à mon sens, l'essence même de l'hôpital. Passeur d'âmes et passeur d'histoires je souhaite faire découvrir ce monde troublant. »

Chambre 136

VautoursToutes mes condoléances. Nous l'avons installée et préparée. Vous pouvez-y aller. Si vous avez besoin de nous, n'hésitez pas, la salle de soins est proche !

Merci... Une question : a-t-elle prononcé des paroles avant de décéder ?

- Oui... Elle a eu une dernière pensée pour ses neveux et nièces.

- C'est tout ?

- Euh... oui... Elle était très fatiguée. Mais votre tante est partie apaisée, soyez-en certains.

- Elle n'a pas parlé d'autre chose ? Vous êtes sûre ?

- Non...

- La garce ! Elle aurait pu au moins dire où le magot était caché ! »

Ma collègue me regarde du coin de l’œil. Je sens qu'elle navigue entre deux émotions : la gêne et le rire. Car ce n'est pas la première fois que nous assistons au vaudeville qui a lieu lors de certains décès... La mort est, bien souvent, un révélateur d'intenses émotions qui cristallisent, parfois, de vieilles rancœurs de fratrie ou des secrets familiaux qui ne s'estompent pas au moment du décès : bien au contraire ! J'ai vu des situations ubuesques où l'on se demande qui est le plus glacial dans la pièce.

Madame R. est décédée depuis quelques heures, de sa « belle mort », comme l'on dit entre nous, c'est-à-dire, dans son sommeil, sans douleurs ni angoisse. Âgée de 92 ans, elle a fait un sacré tour de piste. Mais elle ne se doutait pas que ses neveux, sa seule famille, feraient le cirque par-delà le rideau des coulisses. Mais force est de constater, qu'à l'heure de passer à (dans !) la caisse, Madame R. semble avoir exécuté un dernier numéro de magie en faisant disparaître l'héritage !

Laissant le neveu furibond, nous retournons dans la salle de soins. Quelques dizaines de minutes plus tard, les trois autres neveux et nièces arrivent précipitamment. Nous reformulons nos condoléances d'usage et obtenons pour seule réponse : où est l'argent ? Nous ne nous doutions pas que la course à l'héritage battrait son plein au sein même de la chambre, en présence de la malheureuse Madame R.

Lorsqu'il y a un décès, l'on ne peut pas confier le corps directement aux services de la chambre funéraire. Il reste en chambre. C'est la loi. Un délai médico-légal de deux heures minimum doit être observé. Il permet généralement aux différents membres de la famille de rejoindre l'hôpital et de remplir les formalités administratives. Nous arrivons au terme de ce délai pour Madame R.

En entrant dans la chambre avec l'agent d'amphithéâtre, nous n'en croyons pas nos yeux. Les héritiers s'agitent autour de la défunte. Tandis que la nièce triture les doigts rigides de sa tante ornés de bijoux, deux autres épluchent les bagages. Ceux-ci sont éventrés et des documents jonchent le sol. Le neveu, avec lequel nous avons eu le premier échange, semble avoir déjà commencé le partage des biens. Tout est consigné dans un livret qui, pour l'anecdote, repose sur le corps de la défunte.

- Regarde bien partout, dit-il. La vieille avait un bas de laine, j'en suis certain !

- Tu penses qu'il faut que j'inspecte les sous-vêtements, demande l'autre en montrant un tas de vêtements.

- Tout, j'ai dit TOUT !

Le grand déballage est surréaliste... Nous restons pétrifiés dans l’entrebâillement de la porte. Mon collègue se racle la gorge pour signifier notre présence et stoppe instantanément les velléités de nos quatre corbeaux qui n'ont pas attendu le cimetière pour venir !

L'argent rend fou et n'octroie pas toujours le repos mérité, n'est-ce pas Madame R. ? S'ils savaient que celle-ci m'avait confié avoir tout légué de son vivant à des associations caritatives, ils auraient été plus blêmes qu'elle !

En refermant la housse, Madame R. a un petit sourire figé sur le visage. Dernier signe de connivence entre ma patiente et moi. Elle m'offre ici, un bel article de la mort ! Nous apprendrons bien plus tard que les quatre larrons ont été poursuivi en justice....

Allez hop ! Tout le monde au trou ! L'une pour l'éternité, les autres à perpétuité.

Dans le couloir, Chambre 136, 29 avril 2018

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