Le jeu dans le soin : un intérêt thérapeutique à ne pas négliger

Le jeu existe depuis le commencement de la civilisation. S’il a un rôle éducatif, il peut aussi aider les professionnels de santé à établir le lien avec le patient où le patient lui-même à dédramatiser sur son état de santé. Dans ce nouveau cours, Christine Paillard évoque l’intérêt du jeu dans la vie sociale, dans les relations humaines mais aussi et surtout dans la relation soignant/soigné.

Le jeu dans le soin : un intérêt thérapeutique à ne pas négligerJouer dans le contexte soignant n’est pas forcément la première chose qui nous vient à l’esprit…. Pourtant, jouer fait partie de notre vie. L’histoire du jeu ne date pas d’hier. Bien que nous ne disposions d’aucune trace antérieure à l’année 4 000 avant J.-C. (Albena Ivanovitch-Lair, 2007), nous avons toutes les raisons de croire que la pratique des jeux remonte à l’aube de la civilisation. Des vestiges de dés ont été retrouvés en Crète et des osselets en Grèce. Les Romains jouaient à la marelle, les Égyptiens aux billes et à la poupée, les Aztèques à la balle… Jeux de corde, dînettes, jouets et autres existent depuis l’Antiquité. À l’évidence, le jeu est une partie de l’héritage de l’humanité, il transcende le temps et l’espace. Le jeu renvoie d’abord à l’enfance, aux règles, à la récompense, au plaisir ou à de multiples activités (artistiques, culturelles, sportives…).

"Le jeu peut être associé à la démarche de soin, aux transmissions, aux animations de l’établissement."

Le jeu associé à la prise en charge

Pour les professionnels, le soin relève d’une activité humaine conduite par des interactions créatives. Le jeu fait appel à la notion de collaboration, de plaisir, de relation, de création mais aussi de perte, de tricherie, d'impatience, d’impuissance. Il convient donc de gérer ces aspects relationnels dans un cadre donné, dans un espace approprié, avec un public choisi. Le jeu peut être associé à la démarche de soin, aux transmissions, aux animations de l’établissement. Les objectifs permettent d’instaurer des activités qui peuvent favoriser l’adaptation d’une personne âgée en maison de retraite, ou encore aider un enfant qui peut éprouver des craintes de ressentir de la douleur...

"Le jeu est un temps de détente, il dédramatise, facilite la prise de recul face aux situations complexes, conflictuelles."

Le jeu : un moyen d’évasion pour le patient

Le jeu peut être une expérience agréable. Il peut préparer un parcours de soins avec douceur, faire partie de l’éducation en santé, de l’alliance thérapeutique en santé mentale. Le jeu est un temps de détente, il dédramatise, facilite la prise de recul face aux situations complexes, conflictuelles. Définie par le dictionnaire comme une activité désintéressée, ludique, pouvant aussi être spontanée chez les enfants (1,2,3 soleil, marelle…), souvent libre et à moindre coût, l’activité pourrait être aussi de nature thérapeutique. Signalé au Moyen-âge comme un amusement, le jeu est attesté vers 1558 comme "ce qui relève ou semble relever de la fantaisie pure, du caprice" 2. Il n’en reste pas moins que le jeu se définit par des règles comprises par tous et implique parfois des gagnants et des perdants. Stimulant ou oppressant, le jeu fait intervenir sa fierté comme sa honte. En 1680, Richelet parlait du jeu au théâtre comme une "manière de jouer un rôle". Il y a les jeux classiques (dames, échecs), les jeux vidéos, jeux de mots, les jeux sérieux, les jeux de mains (jeux de vilains)... Pour autant, les individus peuvent jouer sans jeu, c’est à dire user d’humour, de calembour pour détendre une atmosphère, mimer l’aspect théâtral d’une situation, jouer pour s’amuser, pour s’abandonner.

Chez Winnicott, le jeu s’inscrit dans l’espace transitionnel entre la mère, le bébé et un objet (le doudou) qui devient le fruit d’une expérience relationnelle, identitaire, il évoque "l’omnipotence". Ici, le tissage des relations passe par la confiance, le plaisir de savoir contrôler, à s’adapter en reconnaissant l’autre comme la personne fiable. "Ce dont il s’agit, c’est toujours de la précarité du jeu réciproque entre la réalité psychique personnelle et l’expérience de contrôle des objets réels" 3. Dans ce contexte psychologique et en lien avec les apprentissages, le jeu peut développer l’empathie chez les enfants. Pour Serge Tisseron 4, cela se dessine à plusieurs niveaux :

  • Le premier niveau de l’empathie (appelé empathie affective) est la capacité d’identifier les émotions d’autrui.
  • Le second niveau (appelé empathie cognitive) est la capacité de comprendre intellectuellement le point de vue d’autrui. Parallèlement, l’auto empathie permet d’identifier ses propres émotions et son propre point de vue.
  • Enfin, le troisième niveau de l’empathie réside dans la capacité d’adopter intentionnellement le point de vue d’autrui

Le jeu a-t-il des vertus thérapeutiques ?

Quand il est collectif, le jeu instaure une certaine dynamique, une convivialité qui peut être bénéfique. Néanmoins, le jeu n’est pas une activité thérapeutique banale, anodine. D’après l'article de Dominique Friard 5, "le jeu est une activité qui semble échapper presque par définition aux normes de la vie sociale telle qu’on l'entend généralement, puisque jouer c’est précisément se situer en dehors des contraintes qui régissent l’existence ordinaire…". Le jeu modifie l’espace pour un temps. Les repères sont modifiés dans un contexte de divertissement où les besoins émergent sous une forme différente. Activité de médiation, le jeu s’inscrit dans un cadre thérapeutique à partir du moment où des critères sont établis par l'équipe soignante. Le sociologue Roger Caillois 6 a élaboré une typologie "qui distingue quatre types de jeux selon qu’ils sont dominés par la compétition (agôn), le hasard (alea), le simulacre ou le “faire semblant” (mimicry) et la recherche d’un certain vertige (ilynx). Dans tous les cas, le jeu place l’individu dans une situation qui implique un rapport avec le monde différent de la vie sociale normale". Ce nouvel espace favorise la création mais aussi la relation thérapeutique avec un outil, une médiation favorisant la relation soignant-soigné sous un angle ludique.

Chez les soignants, jouer peut contribuer à faire émerger la parole, voire des besoins et favorise un cadre pour laisser place à l’imprévisible.  Comme le souligne Nadège Haberbush 7 "le jeu, est une activité sérieuse dont les actes sont fictifs". L’expérience est au coeur de cette approche qui ne fige pas mais laisse s’exprimer les personnes soignées de façon plus spontanée. Sortir d’une réalité quotidienne par le jeu pour informer ou collecter peut être instaurer par des équipes pour construire d’autres relations. Pour Didier Ménart 8, le jeu peut créer un climat de confiance et peut rendre un moment de soin moins pénible. Cela favorise l'expression des émotions, ce qui permet de construire cette relation thérapeutique.

Notes

  1. Albena Ivanovitch-Lair. Préhistoire à nos jours. Pédiatrie/Puériculture. Vol 28, N° 238 - octobre 2007.pp. 41-43
  2. Du Bellay, Regrets LXXXII, 5, éd. E. Droz, p. 86 : le jeu de la Fortune
  3. Jeu et réalité Winnicott. Gallimard
  4. Education : cultiver l'empathie avec le jeu des trois figures. Revue Santé mentale. 20 Janvier 2016. Disponible : https://www.santementale.fr/actualites/le-jeu-de-trois-figures.html
  5. J. Cazeneuve, cité par D. Friard. Le jeu, un espace de liberté et de soin. Revue santé mentale, n° 189- juin 2014. pp. 26-29
  6. Caillois Roger, Les Jeux et les hommes : Le masque et le vertige. 1991. cité par D. Friard. Le jeu, un espace de liberté et de soin. Revue santé mentale, n° 189- juin 2014. pp. 26-29
  7. Nadège Haberbush. Entre paradoxes et affinités. Pratiques. n°62. Juillet 2013. pp.14-16
  8. Didier Ménart. Le jeu, un moment de tendresse. Pratiques. n°62. Juillet 2013. pp.14-16

Christine Paillard
Ingénieur pédagogique
Rédactrice Infirmiers.com

christinepaillard@gmail.com

Auteur du Dictionnaire de la relation et de la communication

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