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Journées Francophones des Aides-soignants

Découvrez les Journées Francophones des Aides-soignants, le rendez-vous annuel incontournable pour tous les aides-soignants.

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Marie-Pierre : une aide-soignante en devenir...

Une étudiante aide-soignante à l'Ifas d'Annecy nous fait découvrir, au travers de ce très joli texte - aussi élaboré qu'inventif - son audace de future soignante ; une soignante qui prend des risques, qui tente des paris et qui a le courage de les assumer. Remarquable à bien des égards !

toilette aide-soignanteVoilà ce que nous explique Thomas Bielokopytoff, cadre de santé chargé de formation (Ifsi/Ifas) du centre hospitalier d'Annecy, pour présenter ce très joli texte proposé à l'occasion d'une évaluation par l'une de ses étudiantes en formation aide-soignante. "En IFAS, l'évaluation du module 5 (relation-communication), comme celle du travail de fin d'étude infirmier, est très formalisée et passe par un écrit lors duquel l'élève décrit et analyse une situation relationnelle vécue en stage. C'est souvent l'occasion de découvrir des plans assez convenus (1ère partie description et 2nde partie analyse) pour baliser des travaux dont la qualité peut aller comme toujours du banal à l'exceptionnel. L'écrit de Marie-Pierre est de cette trempe-là, exceptionnel, et à plus d'un titre. Elle a déjà réussi à sortir du plan classique pour distiller habilement des moments d'analyse dans son récit. Et si je parle de récit, c'est bien parce qu'elle a réussi à proposer un écrit qui va au-delà du simple rendu de travail répondant à une commande institutionnelle. Ensuite, elle profite de cette situation relationnelle pour évoquer sa construction professionnelle (à la fin de la lecture, vous ne douterez pas qu'elle sera une "belle"soignante). Enfin, elle nous fait découvrir son audace de future soignante, une soignante qui prend des risques, qui tente des paris et qui a le courage de les assumer. "Je suis Marie-Pierre, j'ai plus de 40 ans, je fais du Marie-Pierre" a-t-elle dit lors de l'argumentation orale !"

Chapitre I - Bonjour Mme P.

Dans un EHPAD en Savoie, entre lac et montagnes, le soleil brille, il est 8h30. Je m’appelle Marie-Pierre, j’ai 43 ans, je suis élève aide-soignante, j’effectue mon 2ème stage. Je me sens bien. Je manque encore un peu d’expérience, mais chaque jour je gagne un peu plus de confiance en moi. Comme tous les matins depuis 3 semaines, avant de préparer le matériel nécessaire pour la toilette de Mme P., je me dirige vers sa chambre afin de la saluer et prendre de ses nouvelles. A 97 ans, Mme P. - veuve depuis 4 ans, mais très entourée par ses enfants et petits enfants - est très fatiguée mais reste moralement très tonique. Ce matin là, quand je rentre dans sa chambre, elle n’a pas son sourire habituel, son regard est fuyant, son comportement me surprend et m’inquiète. Je suis surprise, presque déçue, car jusqu’à la veille, chaque visite dans sa chambre était pour elle et moi l’occasion de discuter, échanger.

"Ce matin là, quand je rentre dans sa chambre, elle n’a pas son sourire habituel, son regard est fuyant, son comportement me surprend et m’inquiète."

Chapitre II – Je vous écoute Mme P.

Etonnée, par l’attitude de Mme P., je m’approche d’elle, lentement, je crains qu’elle souffre de difficulté respiratoire. En m’approchant, je ne constate aucun trouble dans sa respiration, mais aperçois une larme sur sa joue. Elle me regarde enfin, et me dit : « j’en ai marre, je veux rejoindre mon mari, je veux retrouver mon Léon ». Ses paroles me confirment sa tristesse. Alors, sans bruit, j’approche une chaise de son lit, je m’assois. Elle pose sur moi un regard interrogateur, puis me demande : « vous ne me faites pas ma toilette aujourd’hui ? », je réponds « on verra plus tard, prenons le temps … ». Je prends sa main dans la mienne. Aucun bruit ne vient parasiter l’atmosphère de la chambre. Je me situe à une distance intime, je la regarde, je l’écoute avec attention. Par cette attitude, je montre à Mme P. ma présence, ma volonté de lui accorder une écoute active.

Progressivement, elle parle, exprime sa peine, sa douleur, elle se confie. Je l’écoute, sans répondre verbalement, et lui confirme mon écoute et la réception de son message en hochant de  la tête ou serrant sa main un peu plus fort. Je ne juge pas ses paroles, je fais preuve de considération positive. Je ne peux estimer la durée de cette écoute, mais le soleil a eu le temps de dépasser la cime des arbres bordant le parc de la résidence, il illumine la chambre.

Quand j’en ressens le besoin et que Mme P. me montre par un long silence puis un regard soutenu qu’elle attend une parole de ma part, je lui dis : « je comprends », puis je resserre davantage ma main sur la sienne ; par ces signes, je lui renvoie un feedback, une sorte d’accusé de réception pour lui montrer que j’ai bien reçu son message. Souhaitant ne pas rompre brutalement le silence et la sérénité régnant dans la chambre, je me lève sans bruit, et à voix basse, presque en chuchotant, je lui propose de revenir dans quelques minutes pour faire sa toilette. Elle acquiesce et m’adresse un sourire. Je pars préparer mon guéridon.

"Je ne peux estimer la durée de cette écoute, mais le soleil a eu le temps de dépasser la cime des arbres bordant le parc de la résidence, il illumine la chambre."

Chapitre III – Partons sur les sentiers

Quand je reviens dans la chambre, je suis heureuse de voir Mme P. me sourire, et retrouve ma patiente des autres matins. Je lui dis : « c’est parti, on y va ? », En voulant parler de sa toilette. Dans la seconde qui suit elle m’interroge tout en riant : « on va où ? On va au Revard ? » Sur un ton vraiment blagueur.

Immédiatement, je lui réponds : « d’accord Mme P., aujourd’hui on va en rando au Revard ». Il faut savoir que Mme P. adore la montagne. Elle était sportive, se déplaçait beaucoup en vélo et pratiquait fréquemment la course à pied ainsi que les sports de montagne (randonnées, ski, raquettes) elle m’en a souvent parlé.

A cet instant, j’ai repensé aux ateliers vécus à l’IFAS, notamment ceux qui traitaient du toucher, de l’écoute, de la relaxation. Alors, je me suis concentrée davantage sur ma parole et celle de Mme P., sur mes gestes et ses réactions. Je propose à la patiente de fermer les yeux et de se laisser guider et se détendre. Je lui dis décris les scènes : « là, Mme P. nous venons de chausser nos baskets ». Ce n’est plus l’arthrose qui lui crée des douleurs à l’épaule, c’est un sac à dos qui contient notre piquenique ; le gant de toilette savonneux s’est transformé en feuilles qui nous chatouillaient, l’eau de la bassine est devenue l’eau du ruisseau. Au début de cette expérience, Mme P. était plutôt « passive », mais au fur et à mesure, elle a rejoint mon imagination. Dans nos pensées nous étions en montagne, en forêt. En enfilant sa chemise, elle me dit « oui, je dois me couvrir, si l’orage arrive… et nous risquons aussi peut-être de croiser d’autres randonneurs ! », même son drap était devenu l’herbe humide par la rosée du matin. Du début à la fin, tous les objets, les gestes, les odeurs, et mêmes les bruits étaient réinterprétés sur le thème de la randonnée. Notre imagination fut telle, que même le lit était devenu un siège de télécabine ! Cette toilette s’est déroulée dans le calme et dans la joie, j’ai pu déceler différents signes d’émotions sur Mme P. (un sourire, un bras qui se détend, un regard pétillant). Puis nous avons fini par plaisanter et même chanter pendant que je mettais un peu d’ordre dans sa chambre. Avant de ressortir, je m’assure que ma patiente est bien installée, je lui dis : « à tout à l’heure Mme P. », c’est alors qu’elle me répond tout en prenant ma main : « s’il vous plait Marie-Pierre, maintenant j’aimerais vraiment que vous m’appeliez Jeanine ».  Elle ne rigolait plus, elle était sérieuse, souriante, sincère. Je suis émue et heureuse.

"Au début de cette expérience, Mme P. était plutôt « passive », mais au fur et à mesure, elle a rejoint mon imagination. Dans nos pensées nous étions en montagne, en forêt."

Chapitre IV – Le temps de la réflexion

J’habite à une quarantaine de kilomètres de mon lieu de stage. En rentrant, sur la route, je repense à ce que j’ai vécu avec Mme P. J’essaie d’analyser ces deux moments de ma matinée, de faire le lien avec les cours théoriques que j’ai reçu en formation. Alors me revient en tête le visage de Mme P., les signes, les gestes, le langage non verbal. De par mon écoute active, je pense avoir été bienveillante, je n’ai pas ignoré sa tristesse ; je n’ai pas non plus essayé de l’influencer ou la contredire ;  ma pensée, mes actions et mes paroles allaient dans la même direction, j’ai été congruente. J’ai adapté mon comportement à l’état de ma patiente. En entrant dans sa chambre et constatant sa tristesse, j’ai un peu frôlé la sympathie (souffrir avec), heureusement j’ai su me reprendre et faire preuve d’empathie (comprendre la souffrance). Je crois que j’ai réussi à me positionner dans une relation d’aide, une relation centrée sur la personne (comme définie par C. Rogers).

Puis, continuant ma route, des scènes de cette « toilette pas comme les autres » me reviennent à l’esprit. Avec du recul, je me questionne : « ai-je vraiment eu une attitude professionnelle ? Etait-ce adapté à Mme P. ? Mille questions se bousculent. Je réfléchis à mes gestes, à mon langage, je me remémore aussi les réactions de Mme P. Finalement, j’en ressors plus d’arguments positifs que négatifs. Certes, j’ai pris quelques risques en me lançant dans cette toilette originale alors que je ne maîtrise pas les techniques de relaxation, mais je pense avoir apporté du bien être ; c’était un soin relationnel.

"Je crois que j’ai réussi à me positionner dans une relation d’aide, une relation centrée sur la personne..."

Chapitre V – Au revoir les doutes

Les jours suivants, je continue à travailler mes gestes techniques. Petit à petit, je prends confiance en moi. Progressivement j’adopte une posture soignante. Mes doutes sur mon choix d’orientation s’effacent de jour en jour. Oui, j’en suis sûre, je veux prendre soin. Non, Jeanine, c’est certain, je ne vous oublierai pas !

Marie-Pierre GONON
Etudiante aide-soignante
IFAS du Centre hospitalier d'Annecy

Merci à Thomas BIELOKOPYTOFF, cadre de santé chargé de formation (Ifsi/Ifas) du Centre hospitalier d'Annecy d'avoir partagé avec nous cette véritable "pépite" relationnelle si bien décrite par Marie-Pierre que nous n'oublierons pas non plus !

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