Publicité
Les offres d'emploi
Journées Francophones des Aides-soignants

Découvrez les rendez-vous incontournables des Aides-soignants.

Publicité

Prise en charge des personnes âgées dépendantes : un modèle "à bout de souffle" selon Agnès Buzyn

"Nous sommes en France trop dans le curatif. On ne réfléchit pas suffisamment en amont pour tenter de ralentir l'évolution vers la très grande dépendance des personnes". Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, l'a affirmé, le 13 janvier dernier, sur la Chaîne parlementaire dans le cadre de l'émission "Etat de santé" dont le thème était : "EHPAD : ce qui se cache derrière la crise". Extraits choisis des propos de la ministre alors que le secteur est en grande souffrance et qu'un Ehpad sur deux peine à recruter du personnel.

aide-soignante, résident, Ehpad

Cela serait un euphémisme de dire que le secteur des Ehpad va mal. Manque de moyens, de personnels et surtout, très mauvaise image véhiculée de plus en plus souvent par les médias, accompagnée de témoignages de soignants et de familles de résidents plus explicites les uns que les autres. Maltraitance, y compris institutionnelle, prise en charge insuffisante, résidents désoeuvrés, personnels en souffrance... Bien sûr, on ne peut généraliser, mais, comme toujours, c'est le négatif qui l'emporte alors que certains établissements déploient des initiatives très positives, notamment en terme d'animations, comme on l'a vu récemment dans cet Ehpad qui mettait en scène résidents et personnels dans une vidéo musicale survitaminée... Un message tellement positif que la résidence croule aujourd’hui sous les demandes d’hébergement… mais aussi d’emploi. Comme quoi, tout est possible !

"80% des plus de 85 ans sont autonomes... Que faire des 20% qui restent ?"

buzyn martichoux ITWRevenons donc à l'émission proposée le 13 janvier dernier par la Chaîne Parlementaire. Agnès Buzyn était invitée à répondre aux questions de la journaliste Elisabeth Martichoux et à réagir aux images proposées. Interrogée de façon personnelle sur l'idée de finir ses jours en établissement pour personnes dépendantes, Agnès Buzyn a souligné ne pas s'imaginer en Ehpad. Personne ne souhaite y aller, chacun souhaite rester le plus longtemps possible chez lui. Cela prouve bien que le modèle n'a pas été pensé comme il aurait fallu. Aujourd'hui, en terme de démocratie sanitaire, il nous faut donc, face au vieillissement croissant de la population française, repenser nos systèmes de prise en charge pour mieux les adapter aux besoins et aux attentes des personnes concernées. Un défi à l'heure où 1,2 millions de personnes sont en perte d'autonomie, 1,6 million le seront en 2030 et 2,45 millions en 2060 ! La population vieillit et entre de plus en plus tard en maison de retraite. De fait, les résidents sont de plus en plus dépendants, touchés en moyenne par près de 8 pathologies et atteints dans leur majorité de démences. Priorité absolue pour assurer une prise en charge à la hauteur des attentes : du personnel qualifié... et motivé ! Cependant, pas facile de recruter dans un secteur où les salaires sont très faibles, les conditions de travail difficiles dues en grande partie à une charge de travail très importante. On a l'impression d'être sans arrêt sous pression car le manque d'effectifs est là explique Sandrine, aide-soignante depuis 15 ans.

"Il nous faut favoriser en premier lieu la bientraitance institutionnelle a souligné Agnès Buzyn"

Agnès Buzyn s'est montrée très réaliste face aux situations de maltraitance dénoncées trop souvent dans ce secteur. Nous avons aujourd'hui une feuille de route qui va nous être présentée par un groupe de travail sur la notion de bientraitance en Ehpad, groupe de travail lancé en 2018, et qui vise à nous donner des pistes pour favoriser en premier lieu la bientraitance institutionnelle, a-t-elle expliqué. Cela permettra aux personnels de faire leur métier dans de bonnes conditions, comme ils le souhaitent et se sont engagés à l'exercer : esprit d'équipe, formation, adaptation des carrières... Interrogée sur la question des effectifs de personnels en Ehpad, la ministre a rappelé que la situation était très hétérogène d'un Ehpad à l'autre en la matière. Qualité, nombre de lits, organisation... autant de facteurs qui influent sur la réputation d'un établissement. La question des personnels est pour nous primordiale, comment leur donner envie de travailler dans ces établissements car on sait bien que cette crise des recrutements est due en grande partie aux conditions de travail. Et puis il y a la question des aidants qui sont aujourd'hui entre 8 et 10 millions et qui sont mis énormément à contribution dans notre société et dont l'engagement auprès d'un proche malade et/ou dépendant doit être reconnu.

Pour Françoise, directrice d'une maison de retraite, tous les matins se ressemblent. L'oeil sur les plannings avec toujours la même priorité : que les postes soient occupés, ce qui n'est que très rarement le cas. Ici comme ailleurs, problème aigu de recrutement. Les candidats viennent en entretien mais le plus souvent ne donnent pas suite. Certains autres dictent leurs conditions comme celles, bizarrement répandues, de ne pas avoir de CDI mais des CDD. On sent nettement une désafection de ces métiers d'aide à la personne. L'image de la vieillesse n'est pas toujours facile à valoriser et ce, même à un poste de directeur d'établissement où l'on nous plaint presque de travailler dans un milieu aussi dur !

Sandrine, aide-soignante, s'occupe de quelques 80 résidents : aide à la toilette, aux repas, déplacements dans les couloirs, tâches répétitives, soutien physique, suivi médical, rapports aux familles... On est frustrés en permanence. Vite, vite... alors on stresse, car il faut toujours gagner du temps. Non content de ne pas faire notre travail comme on devrait, on peut se faire mal, physiquement... quant au moral... Cela serait pourtant tellement agréable d'avoir du temps, pour échanger, pour être plus attentif aux besoins des personnes, de pouvoir imaginer et faire des activités avec elles... Sur la question des salaires, Sandrine a forcément un avis : gagner 2000 euros ferait plus rêver que d'en gagner 1500 pour un week-end sur deux de travaillé et tout ce qui va avec !

"Nous ne voyons les résidents que comme "objets de soins" et pas assez comme "sujets" avec des besoins en tant que personne"

équipe soignante EhpadLa question de la formation initiale se pose également alors que l'on note 40% de baisse des effectifs en institut de formation pour aides-soignants en seulement deux ans. Corinne, formatrice en IFAS, souligne que l'aide-soignante est perçue comme celle qui fait ce que l'infirmière n'a pas envie de faire. C'est une représentation qui perdure, alors même que c'est elle qui, au quotidien, est auprès du patient, connait ses besoins, ses envies, ses désirs. Une proximité qui, pour elle, rend le métier intéressant. Le message ne passe pas aussi facilement, il y a aujourd'hui en France 60 000 postes d'aides-soignants à pourvoir ! Sur les 7300 établissements français tous manquent donc de personnels. Pour Agnès Buzyn, il faut arriver à résoudre ce problème. Solutions avancées : 20 000 créations de postes supplémentaires financés par l'assurance maladie, généralisation de la présence d'une infirmière de nuit en Ehpad d'ici 2021, accès à la télémédecine dans tous les Ehpad pour éviter des appels aux urgences suivis d'hospitalisations de résidents... autant de mesures qui devraient réduire cette part d'anxiété des personnels et d'améliorer leurs conditions d'exercice. Et la ministre de juger le modèle de prise en charge des personnes âgées dépendantes à bout de souffle, pensé dans les années 2000 pour des personnes moins âgées, moins malades, avec des restes à charge pour les familles moins importants.

Aujourd'hui, en 2019, le constat est là : les hébergements en Ehpad coûtent trop cher aux familles avec un reste à charge d'environ 1900 €, les prises en charge ne sont pas optimales, le personnel est malheureux... Nous travaillons pour pouvoir proposer une prime aux aides-soignantes en Ehpad. Le travail est pénible et il nous faut le reconnaître. Agnès Buzyn a également insisté sur le fait que les familles qui doivent "choisir" un Ehpad pour leur proche doivent disposer d'une information objective sur la qualité de l'établissement, son projet médical et d'équipe. Ce système de transparence opéré pour tout établissement de santé se met progressivement en place également dans les Ehpad et je ne peux que m'en réjouir. Il doit jouer sion rôle de stimulant pour les équipes, et quelquefois se remettre en cause pour évoluer en se confrontant à d'autres savoir-faire.

"Les hébergements en Ehpad coûtent trop cher aux familles, les prises en charge ne sont pas optimales, le personnel est malheureux..."

ehpad statsL'hétérogénéité des prises en charge a été souligné tout au long de cette émission de 26 minutes et plus encore lorsqu'il s'agit de personnes souffrant de maladie neuro-dégénératives. En effet, les unités Alzheimer, fermées, n'existent pas dans tous les établissements, ce qui pose quelques problèmes d'organisation pour les équipes soignantes. En effet, dans cet Ehpad marseillais, ils sont 33 patients à souffrir d'Alzheimer ou maladie apparentée sur les 65 résidents que compte l'établissement. Ces personnes sollicitent énormément le personnel soignant, en permnance débordé ! Edith, infirmière, cadre de l'établissement, le souligne : on est limité car on ne peut pas être à 100 % avec ces patients en très forte demande. Cet Ehpad public ne peut en effet développer, faute de moyens, des prises en charge spécialisées. Les malades Alzheimer vivent donc, tant bien que mal, avec les autres résidents, partageant les mêmes couloirs et les mêmes espaces de vie. Bien loin d'une prise en charge idéale, adapté à chacun, à son état et à ses besoins spécifiques, comme en convient Agnès, la directrice de l'établisement. De plus, ici, les locaux sont mal adaptés et c'est sur cinq étages que les personnels doivent sans cesse dispenser leurs soins. Manque de temps, espaces inadaptés... résultat : s'appuyer sur des traitements chimiques... Sans eux, explique une infirmière, il peut y avoir de gros axes d'agressivité, des crises de démence avec mise en danger de la personne et des comportements en cascade... Cela ne serait pas tolérable pour les autres résidents... 

Malgré ces conditions de vie sociale, précaires, pour réaliser des animations, quelques initiatives restent possibles, bienvenues mais limitées faute de moyens, comme un atelier chansons par exemple. D'autres établissements, privés et sécurisés, permettent des prises en charge spécifiques pour les patients souffrant de maladies neuro-dégénératives. On note alors une diminution de moitié de la prescription de médicaments psychotropes et pour les remplacer des thérapies non médicamenteuses adaptées à chaque patient : un air de Claude François, quelques photos, une écoute à la fois professionnelle et bienveillante et voilà qu'une patiente réactive ses souvenirs et existe à nouveau, apaisée. Pour Agnès Buzyn, des établissements entièrement dédiés à des pathologies très lourdes est très fatiguant pour les équipes. De fait, des profils de résidents mixtes peuvent permettre aux personnels de souffler, de tourner un peu. Pour autant, lorsqu'on travaille auprès de personnes âgées dépendantes, voire très dépendantes, il faut pouvoir se former, se former aux manutentions par exemple pour ne pas s'abimer. On ne peut pas imaginer que n'importe quel soignant puisse intervenir auprès de n'importe quel public sans une formation ad hoc et surtout des compétences spécifiques.

La ministre a également affirmé devoir lutter au plus tôt en faveur de la prévention de la perte d'autonomie. Nous sommes en France trop dans le curatif et pas assez dans le préventif. On ne réfléchit pas suffisamment en amont pour tenter de ralentir l'évolution de ces malades vers la très grande dépendance. Certains pays d'Europe, notamment du nord de l'Europe - Allemagne, Suède, Danemark - ont été précurseurs en la matière et ce, dès les années 60. En France, dans les EHPAD, 6 agents ont en charge 10 résidents. En Allemagne, c'est 8 agents pour 10 résidents et en Suède et au Danemark, 12 agents pour 10 résidents et pourtant le prix d'une chambre n'y est pas plus cher qu'en France. Si l'on se réfère au PIB, les chiffres sont très instructifs pour la prise en charge de la dépendance : 3.7% du PIB aux Pays-Bas, 2.5 % du PIB au Danemark et seulement 1.7% du PIB en France. Cependant, Si les pays du nord de l'Europe dépensent plus pour la dépendance, ils dépensent moins pour les retraites, prises plus tard (66 ans vs 62 ans en France). Pour Agnès Buzyn, il nous faut revoir nos objectifs de financement, c'est tout le sens de la loi. Nous devons augmenter le budget, accroître le nombre de personnels qui intervient auprès des personnes âgées. Rappelons-nous également que les Français vivent certes plus longtemps, mais vivent moins longtemps en bonne santé.

Une émission qui, bien évidemment, ne résout en rien la crise actuelle en Ehpad, même si elle apporte des pistes intéressantes d'amélioration mais qui nous rappelle que mieux vieillir est un objectif principal pour chacun d'entre nous afin de rester en bonne santé plus longtemps et repousser la grande dépendance qui nous obligerait alors à entrer en institution avec tout ce que l'on connait d'elle aujourd'hui...

"Nous sommes en France trop dans le curatif. On ne réfléchit pas suffisamment en amont pour tenter de ralentir l'évolution vers la très grande dépendance des personnes."

L'émission "Etat de santé" : "EHPAD : ce qui se cache derrière la crise" est disponible en replay. Elle sera rediffusée sur LCP, chaîne parlementaire, le samedi 19 janvier 2019 à 9h02, le jeudi 24 janvier 2019 à 14 h, le dimanche 27 janvier 2019 à 20h et le samedi 2 février 2019 à 9h30.

Bernadette FABREGAS
Rédactrice en chef Infirmiers.com et aide-soignant.com

@FabregasBern

Partagez cet article sur :