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La peau comme reflet du moi

Article Extrait de : L’aide-soignante • n° 113

Aide-soignant.com s’est associé aux éditions Elsevier Masson pour vous proposer une sélection d’articles issus de leurs deux revues aides-soignantes.

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Toucher et être touché est indispensable au développement de l’être humain. Première interface avec le monde, notre peau fournit des informations sur notre personnalité et notre santé. Objet de nombreux soins esthétiques, elle révèle notre intérieur.

prendre soin de la peau

 

La peau est un organe que l’on peut voir, toucher, et avec lequel nous touchons.

En tant qu’interface entre l’intérieur du corps et le monde extérieur, elle participe à notre équilibre social et psychique.

 

L’expérience du toucher dès la naissance

Pour retrouver le plaisir originel éprouvé en tétant, l’enfant prend une partie de son corps, comme le pouce, le gros orteil ou toute autre région de la peau pour la suçoter. C’est un comportement sexuel1 infantile précoce. À partir du contact avec la peau naît l’auto-érotisme, c’est-à-dire la recherche de plaisir sans recours à un objet extérieur. C’est sur cette base d’investissement du corps propre que se construit et se déconstruit notre vie psychique et notre identité. Le psychanalyste Didier Anzieu conceptualise ce principe qu’il appelle Moipeau.

Il le définit ainsi : « Par Moi-peau, je désigne une figuration dont le Moi de l’enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même, comme Moi contenant les contenus psychiques, à partir de son expérience de la surface du corps. »2

Ce concept insiste sur le rôle-clé des expériences tactiles  précoces, essentielles au développement affectif, cognitif et social de l’être humain.

Toucher et être touché, une expérience fondamentale pour le développement

René Spitz3 a mis en évidence l’importance des échanges entre les enfants et leur entourage. Il a étudié le syndrome de la “crise d’hospitalisme” chez les nourrissons dans  les orphelinats. Dans ces centres où le professionnalisme interdisait tout échange affectif, les bébés n’ont pas pu développer de conduites d’attachement. Ce syndrome engendrait décès, anorexie mentale, débilité profonde, autisme graves ou troubles du comportement.

D’autres travaux, notamment ceux de John Bowlby, ont  montré l’importance de l’attachement, qui est un besoin primaire de contact. La théorie de l’attachement s’appuie sur la conception de l’agrippement primaire chez les primates. En effet, les jeunes singes manifestent, dès les premiers jours de la vie, un besoin de contact. Lorsque ce besoin n’est pas satisfait par la mère, surviennent de graves troubles proches de ceux observés par René Spitz dans le syndrome d’hospitalisme. Ainsi, l’enfant naît avec un besoin fondamental de contact et l’attachement s’établit si la mère satisfait ce besoin. Aujourd’hui, les spécialistes de la petite enfance recommandent de masser les bébés et de les porter contre soi. Les nouveau-nés prématurés sont soignés notamment grâce à la technique du “peau à peau”. L’ensemble de ces travaux est révélateur de l’importance du toucher et des soins de la peau dans le développement psychoaffectif du bébé.

Dimension psychosomatique

Les premiers travaux psychanalytiques menés sur l’influence du psychisme sur notre corps ont été réalisés par Sigmund Freud auprès des patients hystériques. Il a mis en évidence l’importance de la somatisation dans l’hystérie : la conversion d’un conflit psychique en une affection somatique, sans que celle-ci ne puisse  être expliquée par des origines organiques.
Par la suite, de nombreux travaux ont montré l’importance du psychisme dans les affections corporelles en général et dermatologiques en particulier, aussi bien chez l’adulte que chez le nourrisson. La participation psychologique est reconnue dans des affections telles que l’eczéma, le psoriasis, la pelade, etc. Pour autant, il serait abusif et cliniquement faux d’attribuer une seule causalité psychique à des affections dermatologiques.

Le corps vieillissant

La peau est l’objet d’un grand investissement sur le plan esthétique : maquillage, produits cosmétiques, surenchère d’innovations anti-rides, injection de botox, lifting, etc. Les médias incitent beaucoup à “prendre soin” de sa peau. Notre peau vieillit et présente des imperfections, des altérations. Ce changement amène le sujet à revisiter l’image de soi et son rapport aux autres. L’appareil psychique réalise en permanence un ajustement identitaire. Comme le souligne Sigmund Freud, « le moi est avant tout un moi corporel, (…) une projection mentale de la surface du corps »4.

L’atteinte de notre enveloppe corporelle sous l’effet du  temps a des répercussions narcissiques : persistance d’un fantasme infantile d’immortalité, lutte contre la temporalité, fétichisation d’une image idéale ou nécessité culturelle et sociale ? Le vieillissement nous contraint à affronter l’idée de notre condition de mortel. Chaque personne le vit à sa façon, l’accepte plus ou moins bien. Mais, dans nos sociétés occidentales, la recherche de l’éternelle jeunesse est toujours présente, notamment dans le monde du travail. Aujourd’hui, il faudrait mourir jeune ! Le besoin d’une intervention chirurgicale dermatologique rajeunissante viendrait réparer le rapport à soi, le rapport aux autres et le rapport au temps5.

Organe d’éliction narcissique par excellence, la peau et son traitement sont le domaine privilégié d’une approche somato-psychique convoquant par là-même le dermatologue sur des questions éthiques. La pratique dans ce domaine ne peut pas dissocier la question du soin et celle du sens de ce soin.

 

Notes

1 Le mot sexuel fait ici référence au plaisir de manière générale et ne se confond pasavec la sexualité génitale.
2 Anzieu D. Le Moi-peau. Dunod, 1995 : 61.
3 Spitz R. De la naissance à la parole. PUF, 1993.
4 Freud S. Le moi et le ça. Payot, 1981 : 264.
5 Malet R. Le vieillissement et la demande de correction en dermatologie. Champ Psychosomatique 2008 ; 49 : 85-94.  

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L’aide-soignante

Editeur : Elsevier Masson
10 n° par an
+ version en ligne de la revue (accès payant pour les Institutions)
Dimensions : 21 cm x 29,7 cm

Les rubriques :
Actualités - Dossier Formation – Zoom – Pratique - Fiche technique - Guide (livres, agenda, petites annonces…)

• Janvier 2010 • Article extrait de la revue L'aide-soignante n°113

Émeric Blanchet
Etudiant en Master 2 de psychologie clinique et psychopathologique,
Frédérique Debout
Psychologue clinicienne, UTAFA (Unité Thérapeutique d’Accueil Familial Adulte),
freddebout@gmail.com

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