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Les représentations sociales et le vécu de la dépression

Article Extrait de : L’aide-soignante n° 108

Aide-soignant.com s’est associé aux éditions Elsevier Masson pour vous proposer une sélection d’articles issus de leurs deux revues aides-soignantes.

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DepressionLa dépression fait l’objet de représentations sociales très variées. Or, le vécu des personnes souffrant de cette maladie est plus complexe et douloureux qu’il n’y paraît. L’incompréhension voire l’exaspération de l’entourage ne les aide pas à se sortir de la spirale de la dépression.
Heureusement, une prise en charge soignante est possible.

Dépression, déprimé, déprime, autant de mots qui véhiculent l’image d’un état de malaise plus ou moins profond, de difficultés mal cernées. “Tout va mal”, mais que faire ? La dépression représente un trouble aux lourdes conséquences sociales et économiques, mais sous ce terme se trouvent bien des appréciations contradictoires. « Parmi les chercheurs et les professionnels de la santé mentale, il y a peu de consensus pour la définir et l’expliquer. Diverses théories se confrontent (biologiques, psychologiques ou sociales), engendrant des façons différentes de la diagnostiquer et de la traiter. »

Comme il y a de nombreuses façons d’envisager la dépression, chacun peut se fabriquer sa propre théorie et dire ce qu’il en pense, à partir de son expérience, personnelle ou par ami interposé. Or c’est là que vont jouer les mécanismes de la représentation.

Représentations sociales

La représentation est toujours une représentation sociale. C’est un processus de construction du réel, ce qui signifie qu’au moment où nous énonçons “nos” caractéristiques de la dépression, nous la construisons comme telle. En énonçant un discours sur un objet (au sens d’un objet de science ou d’étude, même s’il s’agit d’une personne), on le met en place, on lui donne un contour, on le détermine.

En quelque sorte, on le fait tel que l’on va le décrire. On le rend réel, même quand il s’agit d’une idée, d’un trouble, de quelque chose d’immatériel.
Ainsi, si une personne croit fermement que la dépression n’existe pas, qu’il s’agit d’une forme de paresse, de négligence des éléments de la vie quotidienne, elle va décrire le comportement de la personne dépressive en ne faisant ressortir que ces caractéristiques-là. Et, en effet, le portrait qu’elle en fera sera bien celui d’un paresseux !

Si au contraire, une personne pense que la dépression est une maladie très grave, elle dessinera un portrait particulièrement alarmant de la personne qui en souffre. Bien évidemment, nous ne choisissons pas le regard que nous portons sur la maladie. Ce dernier est le fruit de toute notre histoire, de tous les éléments socio-économiques personnels et/ou professionnels qui nous caractérisent.

Diagnostic

Les classifications internationales1 ont déterminé un certain nombre de traits qui doivent exister chez un sujet pour que le diagnostic de dépression soit posé. L’interprétation de ces traits, qui restent relativement flous, peut varier selon diverses appréciations. Le manque d’allant et une fatigue importante ne permettant plus l’activité habituelle du sujet peuvent être, selon le regard que l’on porte, considérés comme des signes de dépression ou au contraire de laisser-aller.

Pour un autre praticien, au contraire, ils marquent un trouble à prendre très au sérieux... Des études psychosociologiques récentes2 ont mis en évidence que si le patient dépressif et son thérapeute partageaient des points de vue analogues sur les troubles, l’amélioration de l’état du patient était plus sensible.

Dans la mesure où le terme dépression recouvre aussi bien des signes objectifs et mesurables de troubles de l’humeur que le mal-être de certaines personnes, il autorise une grande variation d’appréciations qui, elles, sont tout à fait subjectives.
C’est là que la notion de représentation sociale prend tout son sens.

Vécu dépressif

Être déprimé est difficile à vivre pour de nombreuses raisons.

Le mutisme

Il existe, pour certaines personnes, une quasi impossibilité de parler de leurs ressentis. Bien sûr, même à leurs propres yeux, le malaise, le malêtre qu’elles ressentent, sont perceptibles, mais toutes ces sensations forment comme un fourretout dont les éléments ne se distinguent pas les uns des autres. Ces personnes ne savent pas mettre en mots ce qu’elles ressentent. Leur plainte est globale, elle intéresse aussi bien le corps que le fonctionnement psychique.

Ces patients sont comme accablés, souvent inertes, devant ce qui leur arrive. Ils provoquent, en retour, l’irritation de leur entourage et même des soignants qui voient dans leur attitude une sorte de mauvaise volonté à se sentir bien. En fait, tous se sentent particulièrement impuissants face à ces patients.

La honte

Une autre raison d’aller mal quand ces troubles existent est liée à la difficulté de verbaliser la dépression sans sentiment de honte. En effet, quand l’état dépressif s’installe, ce qui est généralement progressif, les personnes sont comme gênées d’avoir moins d’allant, de n’avoir « plus goût à rien », selon l’expression familière. Or, ce comportement n’est ni recevable ni admis dans la société de la performance qui est celle où nous vivons aujourd’hui.

Le décalage entre ce que ressent une personne déprimée et cette attente sociale a souvent pour conséquence de lui donner un fort sentiment de gêne, voire de honte, de ne pas être à la hauteur, de ne pas y arriver, etc.

Ces paroles si souvent répétées par les patients dépressifs sont évocatrices : « Je ne me reconnais plus », « Ce n’est pas moi », « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? ». À cela s’ajoute l’impression de n’être pas compris et de passer pour un profiteur « payé à ne rien faire » par les indemnités journalières de la Sécurité sociale.

L’inquiétude

La représentation que le patient se fait de son  état est très péjorative. De surcroît, il est souvent inquiet, ce qui évidemment ne fait qu’augmenter son désarroi et sa dépression. Certains patients, quand ils commencent à pouvoir parler de ce qu’ils ont vécu, disent qu’ils avaient l’impression d’être happé par quelque  chose qui les entraînait dans un processus de mort.

Le sentiment d’inquiétude est évidemment très fort dans ces moments-là. Cela est d’autant plus difficile à aborder avec l’entourage qui n’a pas forcément envie d’entendre ces difficultés et qui se sent très démuni.
La personne dépressive éprouve alors le sentiment d’être dans une situation désespérée, bloquée pour toujours, dont il n’est pas possible de s’échapper. C’est cette vision de l’inéluctable qui est inquiétante.

Prise en charge soignante

L’angoisse, quand elle ne paralyse pas toute activité, en pensée ou en geste, est un bon moteur qui nous permet d’avancer. Sa traduction la plus banale est ce que l’on nommait le spleen au XIXe siècle, la fureur de vivre3 au milieu du XXe, ou le mal-être. Interpréter tous les éléments de ce mal-être existentiel comme autant de signes de dépression serait excessif. Toutefois, négliger ces mêmes signes quand ils sont les symptômes patents d’une dépression est dangereux pour la personne dépressive et pour tout son entourage.

 

Notes
1 Organisation mondiale de la santé. Classification statistique internationale des maladies, 10e révision, 2008.
2 Tremblay P. Les représentations sociales de la dépression. Journal International sur les représentations sociales 2005 ; 1 (2).
3 Titre du film mythique avec James Dean (1955).

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L’aide-soignante

Editeur : Elsevier Masson
10 n° par an
+ version en ligne de la revue (accès payant pour les Institutions)
Dimensions : 21 cm x 29,7 cm

Les rubriques :
Actualités - Dossier Formation – Zoom – Pratique - Fiche technique - Guide (livres, agenda, petites annonces…)

• Juin - Juillet 2009 • Article extrait de la revue L'aide-soignante n°108

Michèle GUIMELCHAIN - BONNET
Psychologue, Paris (75)
mg.bonnet@orange.fr

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